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La montée du drapeau : un rituel citoyen pour apprendre le respect et le vivre-ensemble

C'est lundi matin, huit heures. Dans la cour du CEPJULOF, les élèves commencent à se rassembler par rangées. Les plus petits devant, les plus grands derrière. Le bruit des conversations s'apaise progressivement quand les enseignants prennent place. Un élève de 7e année fondamentale s'avance vers le mât, le drapeau haïtien soigneusement plié entre ses mains. Le silence s'installe. La montée du drapeau commence.

Cette scène, elle se répète chaque semaine dans notre école. Elle se répète aussi dans des milliers d'écoles à travers le pays. À force d'y assister, on pourrait presque oublier ce qu'elle porte en elle. Pourtant, ce rituel apparemment simple est peut-être l'un des moments les plus riches de sens de la vie scolaire.

Un héritage historique et culturel

Le drapeau haïtien n'est pas un symbole comme les autres. Créé le 18 mai 1803 à l'Arcahaie par Jean-Jacques Dessalines et Catherine Flon, il incarne l'acte fondateur de notre nation. Il rappelle que nous sommes le premier peuple noir à avoir conquis son indépendance, que nous avons payé cette liberté au prix fort, et que ce combat reste une source d'inspiration pour les générations qui se succèdent.

L'historienne Micheline Labelle, dans ses travaux sur les symboles nationaux en Haïti, souligne que le drapeau constitue l'un des rares vecteurs d'unité dans un pays marqué par les clivages. Il est ce qui rassemble au-delà des différences de région, de classe sociale ou d'opinion politique. Transmettre cette conscience aux enfants, c'est leur donner des racines.

Quand nos élèves lèvent les yeux vers ce bicolore bleu et rouge frappé des armes de la République, ils ne regardent pas simplement un tissu. Ils entrent en contact avec une histoire longue, faite de luttes et de dignité. Ils apprennent qu'ils appartiennent à quelque chose de plus grand qu'eux-mêmes.

Apprendre le respect par le corps et le silence

Le philosophe et sociologue haïtien Laënnec Hurbon a souvent rappelé que les rituels collectifs jouent un rôle essentiel dans la construction du lien social. La montée du drapeau est précisément cela : un rituel qui mobilise le corps autant que l'esprit. Se tenir droit, cesser de parler, regarder dans la même direction, chanter ensemble. Ces gestes peuvent sembler formels, voire désuets à certaines oreilles. Mais ils sont en réalité un apprentissage discret et puissant du respect. Le respect du symbole, bien sûr, mais aussi le respect des autres, le respect du moment partagé, le respect de soi-même. Dans une époque où l'agitation et la dispersion sont souvent la règle, où les écrans fragmentent l'attention, ce temps suspendu a une valeur particulière. Il apprend aux enfants qu'il existe des moments où l'on s'arrête, où l'on fait silence, où l'on est simplement présent avec les autres. Cette capacité à habiter un espace commun dans le recueillement, elle se construit. Elle ne va pas de soi. Elle s'acquiert par la répétition des gestes et des rituels.

Le vivre-ensemble en pratique

Une enquête menée par l'UNESCO sur l'éducation à la citoyenneté dans la Caraïbe a mis en évidence un constat qui rejoint notre expérience au CEPJULOF : les écoles qui intègrent des rituels collectifs réguliers favorisent un meilleur climat scolaire et une diminution des conflits entre élèves. Ce n'est pas un hasard. La montée du drapeau place chaque enfant dans une position d'égalité.


Que l'on vienne de Lamandou ou d'un quartier plus éloigné, que l'on soit en petite section ou en 7e année, le même drapeau nous rassemble.

Personne n'est au-dessus, personne n'est en dessous. Pendant ces quelques minutes, la communauté scolaire fait corps.

Cette expérience de l'égalité et de l'appartenance commune, elle est le socle de tout apprentissage du vivre-ensemble. On n'enseigne pas le respect de l'autre par des discours théoriques. On l'enseigne en créant des situations concrètes où chacun fait l'expérience qu'il fait partie d'un tout, qu'il a sa place, que sa présence compte.

Ce que les enfants en disent

L'année dernière, nous avons demandé à des élèves de moyenne section de dessiner la montée du drapeau. Sans consigne particulière, simplement : "Dessine-nous ce qui se passe le lundi matin dans la cour." Dans presque tous les dessins, les enfants avaient représenté le drapeau, le mât, et des petits personnages alignés. Certains avaient même dessiné les traits du visage tournés vers le haut.

Quand nous leur avons demandé ce qu'ils ressentaient à ce moment-là, les réponses ont été simples et belles : "Je suis fier", "Je regarde le drapeau", "On est tous ensemble", "C'est important".

Au-delà du lundi matin

Bien sûr, la montée du drapeau ne suffit pas à elle seule à former des citoyens. Elle prend son sens dans un ensemble plus large. Au CEPJULOF, elle s'inscrit dans une démarche éducative qui traverse toutes les classes et toutes les disciplines.

En histoire, on revient sur la signification du 18 mai et sur le contexte de la création du drapeau. En instruction civique, on aborde les symboles de la République et ce qu'ils représentent. En musique, on apprend à chanter correctement la Desalinienne. Dans les moments de régulation de classe, on revient sur ce que signifie "vivre ensemble", respecter les règles communes, prendre soin des autres.

La montée du drapeau est comme un point d'orgue hebdomadaire qui donne sa cohérence à tout cela. Elle est le moment où ce qui a été appris séparément se rassemble et prend corps collectivement.

Ce que nous voyons dans le regard des enfants

À ceux qui se demandent si ce rituel a encore un sens aujourd'hui, nous répondons simplement : venez regarder le visage de nos élèves le lundi matin. Regardez leur attention quand l'élève désigné attache le drapeau au mât. Regardez leur sérieux quand ils entonnent l'hymne national. Regardez leur fierté quand c'est leur tour d'être choisis pour monter le drapeau ou pour lire le message de la semaine.

Il y a dans ces regards quelque chose que les mots ne captent pas complètement. Une forme de gravité paisible. Un sentiment d'appartenance. La conscience, même chez les plus petits, qu'il se passe quelque chose d'important.

La psychologue du développement T. Berry Brazelton, dans ses travaux sur l'enfant et les rituels, soulignait que les enfants ont besoin de repères stables, de moments prévisibles qui structurent leur rapport au monde et aux autres. La montée du drapeau remplit cette fonction. Elle ancre la semaine dans une régularité qui rassure et qui donne du sens.

Dans un pays comme le nôtre, confronté à tant de défis, où les repères sont parfois bousculés, où la confiance dans les institutions peut vaciller, les rituels citoyens à l'école prennent une importance particulière. Ils disent aux enfants, semaine après semaine : vous faites partie d'une communauté, cette communauté a une histoire, cette histoire est digne de respect, et c'est à vous, demain, d'en prendre soin.

Ce n'est pas un discours. C'est un geste, répété chaque lundi matin, dans la cour de notre école à Lamandou. Un geste simple, chargé de sens. Un geste qui prépare, silencieusement, les citoyens de demain.

 
 
 

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